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Les argumentaires

Est-ce ainsi que nous voulons vivre ? A propos du cas Nicolas Fensch

Nicolas Fensch est un ingénieur en informatique. En 2016, lors du mouvement contre la loi Travail, il est arrêté suite à l’incendie de la voiture de police quai de Valmy à Paris. Il a publié en septembre 2018 un livre qui raconte son histoire, « Radicalisation express ». Par la suite, le parquet a fait appel de sa remise en liberté. L’audience se tient demain. De nombreux intellectuels dénoncent dans cette tribune une atteinte grave à la liberté d’expression.

Il arrive que l’histoire d’un individu en dise plus long sur l’époque que de longues analyses. Nicolas Fensch est un ingénieur en informatique. Il grandit dans un milieu tout ce qu’il y a de plus français – classe moyenne catholique, valeurs traditionnelles, attachement à l’ordre. Sa jeunesse, dans les années 1990, est donc gaulliste. Quoi de plus logique. Son expérience du salariat est, sans surprise, celle du cynisme managérial. Elle l’amène tout de même, à force de volonté, jusque dans l’un des plus prestigieux cabinets de consulting mondiaux. Et de là, tout aussi logiquement, au burn out. Dans cette forme de grève involontaire qu’est le burn out, surgissent souvent des interrogations, quant au sens du travail, de la vie, de l’organisation sociale.

Cette année-là, un mouvement se lève, justement, un mouvement contre la loi Travail. Nous sommes en 2016. Un jour, il croise par hasard un de ces cortèges animés que les CRS matraquent sans modération, et sans raison valable. Parce qu’il a non seulement un coeur, mais aussi un cerveau, il en tire les conséquences logiques : la police ne serait donc pas là pour protéger les citoyens, mais pour s’assurer qu’ils filent droit, et gare à ceux qui font un pas de côté ! Quelques jours plus tard, alors qu’une voiture de police brûle quai de Valmy, c’est lui le manifestant masqué qui tente de faire fuir le policier avec une fine tige en plastique flexible. C’est lui qui est désigné par le Premier ministre comme l’ennemi public numéro 1, le tueur de flic. Il est arrêté en fanfare, poursuivi pour « tentative d’homicide volontaire ».

Le temps d’une enquête rocambolesque, il découvre ce que c’est que de croupir en prison, puis ce que c’est qu’un procès à grand spectacle, la pression médiatique, policière. Depuis un an et demi maintenant, il vit en liberté conditionnelle. Sollicité par un jeune éditeur, il choisit de raconter sa vie. Sans forfanterie, sans scoop ni sensationnalisme, il dit le salariat, la révolte, la prison ; il livre son histoire, banale et touchante, l’histoire qui pourrait être celle de n’importe qui dans cette époque. Pour la première fois peut-être en France, un « black bloc » parle à visage découvert : et contre toute attente, contre le strict quadrillage des identités sociales, il ne parle pas la langue de bois des militants, il n’a pas le profil du super-activiste « rompu aux techniques de la guérilla urbaine ». C’est juste un enfant de son temps, qui en a les mots, qui en a partagé les illusions, avant de se réveiller. Et qui a agi d’après ce qu’il voyait, d’après son coeur, à un certain point.

Le 27 septembre dernier paraissait son témoignage. Le livre s’intitule « Radicalisation express » (éd. Divergences). Au même moment, une audience judiciaire longtemps repoussée a lieu pour statuer sur sa liberté conditionnelle. Les juges s’entendent pour confirmer cette liberté, qu’il n’y a aucune raison de mettre en cause. À l’occasion de la sortie du livre, Nicolas Fensch est contacté par l’AFP pour une interview. Il y dit ce qui figure déjà dans le livre, rien d’outrancier, rien de sensationnel. Malheureusement pour lui, l’interview est abondamment reprise par des médias de tout bord. Elle "cartonne", comme on dit. Manifestement son histoire parle à beaucoup.

Il n’en aura pas fallu plus pour que, trois jours plus tard, le 22 octobre dernier, le parquet se décide soudain à faire appel de sa liberté. En se rendant au tribunal pour retirer sa convocation, sa juge d’application des peines lui glisse : « Faites attention à ce que vous dites sur Twitter ! » On a manifestement jugé qu’il était libre, mais pas libre de raconter son histoire. Sa liberté était à condition de se taire. Manifestement, sur des sujets aussi épineux que la prison, la brutalité des « forces de l’ordre » et les formes de la révolte, rien ne doit être propagé qui dépare du consensus gouvernemental et policier. Avis aux maisons d’éditions qui n’ont pas encore provisionné de sommes pour les frais de justice de leurs auteurs trop perspicaces !

À vrai dire, on ne s’étonne plus que le parquet de Paris en soit à agir sous l’effet de quelque urgence médiatique, d’une poussée de pression de tel ou tel corps ou pour complaire à l’exécutif. On ne s’étonne pas non plus que soit jugée scandaleuse dans l’espace médiatique actuel une parole juste, sincère, irréductible aux binarités d’usage – tant nous nous sommes habitués à ce qu’intelligence, vérité et sensibilité se trouvent expulsées de l’espace public. Ce qui nous semble de mauvais augure, en revanche, c’est le couplage de ces deux états de fait. La judiciarisation de la parole publique qui dérange, mais contre laquelle fait défaut toute base d’action légale, n’est une bonne nouvelle pour personne.

La critique, longtemps tolérée comme manifestation de l’impuissance à changer le monde, n’est plus de mise dès lors qu’elle porte sur des problèmes brûlants, et qu’elle est entendue. C’est le propre des pouvoirs chancelants que de se durcir sur leurs mensonges cardinaux, et l’on n’a que trop vu les régimes dits "démocratiques" préparer par leur pusillanimité le terrain à leurs fossoyeurs. Jeudi 22 novembre aura lieu l’audience pour révoquer la liberté de Nicolas Fensch.

Nous appelons à faire de son cas emblématique une sorte d’affaire Calas. S’y rencontrent de manière explosive deux bien vieilles questions : celle de la "liberté d’expression" et celle de la parfaite servilité du parquet. Nous appelons à donner à cette affaire et à cette audience, par tous les moyens possibles, toute la publicité qu’elles méritent. Une telle manœuvre d’intimidation ne doit pas pouvoir se dérouler dans l’ombre. Il est temps de mettre un coup d’arrêt à l’usage de la justice à des fins de basse police politique. Ou bien il faudra se résoudre une nouvelle fois à donner raison à Michel Foucault lorsqu’il disait : « La justice n’est pas faite pour autre chose que pour enregistrer au niveau officiel, légal, rituel l’activité de contrôle, de normalisation souveraine effectuée par la police. Les juges permettent à la police de fonctionner. La justice est au service de la police, et non l’inverse. »

Les signataires :

Pierre Alféri, écrivain ;
Noël Barbe, anthropologue ;
Lise-Marie Barré, réalisatrice France Culture ;
Jérôme Baschet, historien ;
Stéphane Bérard, artiste ;
Eric Beynel, porte-parole de l’Union syndicale Solidaires ;
Christophe Bonneuil, historien ;
Juan Branco, avocat ;
Marc Chonier, attaché de presse ;
Collectif Jef Klak ;
Anne Coppel, sociologue ;
Olivier Culmina, photographe ;
Alain Damasio, écrivain ;
Alèssi Dell’Umbria, auteur-réalisateur ;
Elsa Dorlin, philosophe ;
Nicolas Flesh, écrivain ;
Thomas Gabison, directeur de collection chez Actes Sud ;
Barbara Glowczewski, anthropologue ;
Eric Hazan, éditeur ;
Régis Hébète, directeur du théâtre de l’Échangeur ;
Laurent Jeanpierre, professeur, Université Paris 8-Saint-Denis ;
Chloé Kazemzadegan, travailleuse du spectacle ;
Geoffroy de Lagasnerie, sociologue et philosophe ;
Mathilde Larrère, historienne ;
Frédéric Lordon, philosophe ;
Frederic Neyrat, philosophe ;
Yves Pagès, écrivain et éditeur ;
Karine Parrot, professeure de droit ;
Serge Quadruppani, écrivain et traducteur ;
Nathalie Quintane, écrivain ;
Josep Rafanell i Orra, psychologue ;
Camille Sauvage, auteur ;
Valentin Schaepelynck, enseignant-chercheur, Université Paris 8 ;
Alessandro Stella, historien ;
Isabelle Stengers, philosophe ;
Jean-Louis Tornatore, professeur, université de Bourgogne-Franche-Comté ;
Rémy Toulouse, éditeur ;
Jean-Baptiste Vidalou, philosophe.

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Article publié le 21 novembre 2018