Tribune publiée dans Libération le 6 mars 2026
Les chiffres ne trompent pas : les inégalités de genre et les violences sexistes et sexuelles persistent en France. Chaque jour, trois femmes sont victimes de tentatives de féminicide ou de féminicide. En 2024, 3 000 crimes et délits homophobes et transphobes ont été enregistrés par la police et la gendarmerie, soit trois fois plus qu’en 2016. En 2023, 160 000 enfants ont subi des violences sexuelles, et 84 % des mineur·e·s victimes de viol sont des filles. Chaque année, 25% des mères sont victimes de violences obstétricales lors de leur accouchement, selon l’enquête nationale périnatale.
Les femmes gagnent en moyenne 22% de moins que les hommes. Elles demeurent concentrées dans des secteurs précaires et sous-valorisés. L’arrivée des enfants les pénalise davantage : elles réduisent plus souvent leur activité, subissent des discriminations liées à la maternité et portent encore l’essentiel de la charge mentale et du travail domestique. Les inégalités de congé parental et les insuffisances du service public de la petite enfance renforcent ces écarts.
La progression vers l’égalité est trop lente. Pire, le Haut Conseil à l’Égalité a récemment alerté sur la montée du masculinisme : plus de 10 millions de personnes adhéreraient à un sexisme hostile, légitimant discriminations et violences envers les femmes et les minorités de genre.
Les moyens financiers alloués à l’égalité et à la lutte contre les violences demeurent insuffisants. Alors que l’égalité entre les femmes et les hommes constitue depuis 2017 une grande cause nationale, le budget du ministère concerné, malgré de légères hausses, représente seulement 0,02 % du budget de l’État ; l’ensemble des financements dédiés à l’égalité à peine 1 %. Les moyens des associations féministes et de protection des enfants diminuent et ne leur permettent plus d’accueillir et d’accompagner l’ensemble des personnes qui en auraient besoin. De nombreuses organisations se sont réunies pour demander une loi intégrale afin de lutter contre les violences sexuelles. Un projet de loi transpartisan a été déposé par des parlementaires, mais il n’est toujours pas inscrit à l’ordre du jour du Parlement.
À l’occasion de la journée internationale de mobilisation pour les droits des femmes du 8 mars 2026, nous refusons l’inaction et la résignation.
Dans sept jours se tiendront les élections municipales, qui désigneront les exécutifs des près de 35 000 communes et de plus de 1 250 intercommunalités. Ces élections sont décisives pour les droits des femmes et des minorités de genre et leur protection contre les violences : les communes agissent au plus près des habitant·e·s et l’égalité est une compétence partagée entre l’État et les collectivités.
Face aux insuffisances nationales, les élu·e·s locaux·ales peuvent faire la différence.
Nous demandons que l’égalité et la lutte contre les violences deviennent une priorité claire du mandat. Aucune commune — grande, périurbaine, rurale ou ultramarine — ne peut faire l’impasse. Pourtant, un tiers des principales villes de France n’ont toujours pas d’élu·e dédié·e à ces questions. Nous exigeons des élu-e-s placé·e·s au plus haut niveau des exécutifs municipaux et intercommunaux, capables de peser sur les arbitrages, notamment budgétaires, et d’intégrer l’égalité dans toutes les politiques publiques.
Pour faire face aux violences faites aux femmes et aux enfants, les communes peuvent agir : créer ou renforcer des structures d’accueil des femmes et de leurs familles ; élaborer des plans locaux de lutte contre les violences ; faciliter l’accès à l’hébergement d’urgence et au relogement ; former et sensibiliser les professionnel·le·s et les agent·e·s communaux; vérifier les casiers judiciaires, particulièrement le FIJAISV des professionnel.le.s et agent.e.s communaux ; suspendre systématiquement les professionnel.le.s, bénévoles, agente.e.s et élu.e.s faisant l’objet d’une plainte ou d’un signalement pour violence, notamment sexuelle. Ces violences se prolongent en ligne et appellent une mobilisation à toutes les échelles notamment les communes : prévention du cyberharcèlement, accompagnement des victimes et soutien aux initiatives de la société civile contre la haine misogyne.
Les communes peuvent également contribuer à une parentalité plus égalitaire : garantir un accueil pour tous les enfants ; revaloriser les métiers de la petite enfance, tant par les salaires que par les conditions de travail ; élargir les droits au congé paternité pour leurs propres agent·e·s.
Les communes peuvent aussi agir pour les familles monoparentales — 1 famille sur 4 en France. Ces familles dans 85% des cas sont portées par des mères isolées encore trop souvent ignorées par les politiques publiques. 40.5% de ces enfants vivent en dessous du seuil de pauvreté. Les municipalités peuvent créer un statut municipal de “parent isolé” assorti de droits en matière d’accès au logement, au travail, à la santé, à l’éducation, à la culture et aux loisirs. Elles peuvent aussi proposer une tarification adaptée pour l’accès aux services municipaux.
Les villes ont un rôle majeur à jouer dans la déconstruction du sexisme et des stéréotypes de genre notamment auprès des jeunes, en menant des campagnes de sensibilisation tout au long de l’année — et pas seulement les 8 mars et 25 novembre.
Elles peuvent enfin intégrer l’égalité dans toutes leurs politiques, dès la conception des budgets, afin que chaque euro public contribue à réduire les inégalités, mais aussi dans l’aménagement de l’espace public, les mobilités, la culture, la santé, le sport ou la coopération décentralisée.
À l’heure où les discours réactionnaires progressent, nous interpellons solennellement les futur·e·s élu·e·s : l’égalité et la lutte contre les violences ne sont pas un supplément d’âme. Elles sont au cœur des politiques de justice sociale. Elles doivent donc être une priorité politique des six prochaines années.
Signataires :
Émilie Agnoux, co-fondatrice du Sens du service public
Alyssa Ahrabare, présidente de la Coordination française pour le Lobby européen des femmes
Alice Apostoly, Co-fondatrice et co-directrice de l’Institut du genre en géopolitique.
Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT
Sonia Bisch, présidente de Stop aux Violences Obstétricales et Gynécologiques – StopVOG
Françoise Brié, présidente de Women Without Violence (WWVIF)
Patricia Chatenay-Rivauday, présidente d’Annou Vansé Ansanm – CIDE Îles de Guadeloupe
Caroline Chevé, secrétaire générale de la FSU
Emmanuelle Dancourt, Marion Banos, Elodie Janeau, Florent Pommier et Caroline Barel pour MeTooMedia
Auriane Dumesnil, cofondatrice de l’Association Pépite Sexiste
Sarah Durocher, présidente du Planning familial
Cécile Duflot, directrice générale d’Oxfam France
Violaine Dutrop, présidente de l’Institut EgaliGone et membre du collectif d’autrices Nos enfants
Julie Ferrua et Murielle Guilbert co-déléguées générale de l’Union syndicale Solidaires
Suzanne Frugier, Association 160 000 enfants
Aurélie Gagnier, secrétaire générale de la FSU-SNUIPP
Aurélie Gal-Régniez, Directrice exécutive d’Equipop
Margaux Gandelon, présidente de l’association Mam’enSolo
Aurélie Gigot, référente proposition de loi de La Collective des Mères Isolées
Eeva Katz, présidente de la Fédération nationale Solidarité Femmes
Aude-Marie Lalanne Berdouticq, présidente de Georgette Sand
Nina Lejeune, secrétaire nationale, référente de la commission femmes de la Confédération Paysanne
Marie L’Hermite, présidente de l’Association française des femmes juristes
Morgane Massart, co-présidente de l’association Parents & Féministe
Marie-Christine Ménard-Chevalier, présidente de la Fédération nationale des CIDFF – Centres d’information sur les droits des femmes et des familles
Manon Moret, secrétaire générale de l’UNEF
Grâce Mpondo, fondatrice de HFE / Handi Femme Épanouie
Marie-Nadine Prager, présidente du Collectif pour une parentalité féministe (Le PA.F)
Elisabeth Nicoli, présidente de l’Alliance des femmes pour la démocratie
Laure Salmona et Johanna-Soraya Benamrouche pour Féministes contre le cyberharcèlement
Joëlle Sicamois, directrice de la Fondation pour l’enfance
Lucile Vannier, co-présidente de l’association Les fameuses
Sophie Venetitay, secrétaire générale du SNES-FSU
Mathilde Viot, présidente de l’Observatoire des violences sexistes et sexuelles en politique
Youlie Yamamoto, porte-parole d’Attac France
Avec le soutien de la Coalition féministe et enfantiste pour une loi-cadre intégrale contre les violences sexuelles.