Nous avons construit un mouvement.
Regardez autour de vous. Depuis quatre semaines, partout en France, quelque chose est en train de naître. Aujourd'hui encore, 110 villes se sont levées. Des milliers de pancartes, des familles, des enfants, des survivantes, des combattantes. Ensemble, nous avons construit un mouvement.
On repense à ce qu’il s’est passé depuis un mois. Il y a un mois, c’est le moment où on a appris la mort de Lyanah. Une petite fille de onze ans. violée, et tuée par un homme qui n’en était pas à son coup d’essai. Morte parce que rien n’avait été fait malgré les alertes.
Il ya un mois, le gouvernement cherchait à enterrer tout cela sous le tapis. Il nous disait “Morte parce que telle magistrate n’avait pas réagi. De nouveau des erreurs individuelles. Et qui seraient sanctionnées”.
On l’a trop vu ce réflexe. Chercher et trouver des boucs émissaires face à la déshérence de notre système judiciaire. 94% de classement sans suite, ça en fait des défaillances! Mais voilà, Lyhana, c’est l’injustice de trop. Déjà mobilisés depuis des années, nous avons décidé de crier notre refus de cette pseudo fatalité. De hurler que nous n'accepterons plus. Tous les lundis, devant les tribunaux ou les préfectures. A Paris devant le Ministère de la Justice.
Tout le pays s’est levé avec nous. 350 000 personnes ont signé la pétition, relayé nos revendications, discuté, argumenté, convaincu. Des associations, des artistes, des syndicats, près de 180 maintenant, ont rejoint notre coalition enfantiste et féministe pour une loi intégrale contre les violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants pour que les responsables agissent pour que les violences sexuelles enfin prennent fin.
Cette coalition, lancée en 2024, ce sont des associations féministes. Des associations enfantistes. Des associations de femmes migrantes. on De femmes des outre mers. Des associations luttant contre les violences obstétricales et gynécologiques. Des associations de parents d’élèves. Des associations spécialisées sur les mutilations sexuelles. Des associations de personnes en situation de handicap. Des associations LGBTQIA+. Des syndicats. Cette coalition est venue prendre la suite de celles qui luttent depuis les années 1970. De celles qui ont tenu dans les années 80, 90, de celles qui ont pensé une loi cadre dès les années 2000.
Face à l’inceste :
Toutes les générations de féministes et enfantistes réunies par la même conviction : il est possible d’agir pour qu’aucune violence sexuelle n’anéhantisse des vies. Nous accompagnons des victimes tous les jours. nous avons les solutions.
Alors cet après-midi, nous voulons remercier toutes celles qui ont rendu cela possible aujourd'hui. Les bénévoles qui ont distribué des tracts sous la canicule. Les équipes associatives et les professionnelles qui accompagnent les victimes malgré le manque de moyens, sans visibilité aucune. Les journalistes qui ont fait ressortir ces crimes dans l'actualité. Les élu.e.s qui sont venu.e.s nous rejoindre.
Et surtout…Nous voulons remercier les survivantes, les combattantes, toutes les victimes, et leur adresser notre solidarité. En mai 2024 était publiée cette UNE du monde, qui rassemblait déjà 100 victimes qui avaient témoigné depuis #Metoo. Si nous sommes ici c’est Grâce à toutes celles et ceux qui ont trouvé la force de parler et particulièrement depuis #Metoo, ou qui ont eu la force de se joindre à nous depuis.
Aujourd'hui, nous pouvons vous dire une chose. Qui que vous soyez, que vous ayez porté plainte ou non, regardez autour de vous : vous n'êtes plus seul.es. Des centaines de milliers de personnes partout en France vous accompagnent. Regardez cette coalition. C'est un mouvement citoyen féministe et enfantiste qui est auprès de vous . Un mouvement qui grandit inexorablement, qui enfle et s’élargit, jour après jour.
Les enfants peuvent être victimes de violences partout. Aussi dans les établissements de santé. C’est une réalité encore trop peu regardée. Un cabinet médical, un cabinet gynécologique ou un hôpital ne protège pas de subir des violences sexistes et sexuelles. Ce silence doit cesser. Le consentement, le respect de la parole et de l’intégrité des patient·es, adultes comme enfants, doivent compter partout, y compris dans le soin.
Les violences sexuelles forment un système.
Ce que nous avons construit est immense. Mais pourquoi étions-nous dans la rue ? Nous nous sommes levées parce que Lyhanna a été tuée. Mais nous marchons aussi pour toutes celles dont nous ne connaîtrons jamais le prénom. Pour toutes les femmes qui ont porté plainte et pour lesquelles il n’y a pas eu de suite. Pour toutes celles qui n’ont pas poussé la porte d’un commissariat parce que cela les effraie. Pour les enfants dont on a mis la parole en doute. Pour les mères qui se battent seules et qu’on accuse de manipuler leurs enfants. Pour les professionnel.le.s qui ont à peine les moyens d’agir.
Nous refusons que chaque viol, chaque enfant assassiné soit présenté comme un drame isolé, comme une tragédie imprévisible, comme une succession de faits divers. Les féministes et les associations de protection de l'enfance le disent depuis cinquante ans. Ce que nous vivons n'est pas une accumulation de drames individuels. C'est un système.
Un système qui apprend encore aux garçons que la domination est une preuve de virilité, qui apprend aux filles à avoir peur, à adapter leurs vêtements, leurs trajets, leurs horaires plutôt qu'à se sentir libres. Un système qui banalise les violences sexuelles, les minimise, les excuse, les invisibilise. Un système qui doute plus facilement de la parole des victimes que de celle des agresseurs. Un système qui demande aux femmes de se protéger plutôt qu’aux hommes de ne pas violer. Un système qui écrase les enfants, leur refuse des droits, les laisse mourir, écrasés par le poids des violences et de l’adultisme et sacrifie jusqu’à leur avenir en bousillant leur planète pour le plaisir des adultes.
Les chiffres, à eux seuls, devraient nous faire crier d’effroi. Chaque année, plus de 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles. Chaque année, plus de 320 000 femmes sont victimes de viol, de tentative de viol ou d’agressions sexuelles. Et pour autant, la plupart des victimes ne portent jamais plainte. Et lorsque des plaintes sont déposées, l'immense majorité sera classée sans suite. Derrière ces chiffres, il n'y a pas que des statistiques, des chiffres froids et désincarnés. Il y a des enfances volées, des vies anéanties.
Et surtout, les violences sexuelles prennent racine bien avant, dans les inégalités entre les femmes et les hommes, dans la domination adultiste, dans les stéréotypes sexistes, dans l'absence d'éducation à la vie affective et sexuelle, dans une pornographie omniprésente qui nous apprend à désirer la violence, qui érotise les viols et les incestes.
Voilà ce que disent les associations féministes et enfantistes depuis des décennies : les violences sexuelles sont le produit d'un système de domination. De la domination des hommes sur les femmes. De la domination des adultes sur les enfants. Plus largement encore, de la loi du plus fort sur la personne la plus vulnérable. Validisme racisme âgisme ou classicisme les rapports de domination se cumulent et renforcent l’impunité des agresseurs. Et si les violences sont systémiques, alors notre réponse doit l'être aussi. C'est précisément pour cela que nous demandons une loi intégrale. Parce qu'on ne répond pas à un système avec une mesure isolée. On y répond par une politique publique globale, cohérente, ambitieuse et par une transformation profonde de notre société. Une loi intégrale.
Parce que remettre en cause la domination masculine, c’est aussi remettre en cause toutes les dominations, y compris les dominations racistes, et toutes les violences, y compris les violences policières, nous sommes solidaires de la marche à Beaumont sur Oise pour commémorer les dix ans de la mort d’Adama Taore. tué par trois gendarmes lors d’une interpellation qui a lieu aujourd’hui.
Nous accusons l'inaction politique.
Oui. Nous accusons.
Nous accusons les gouvernements successifs. Non pas parce qu'ils ne savaient pas. Mais précisément parce qu'ils savaient.
Ils savaient que les plaintes étaient massivement classées sans suite. Ils savaient que les magistrats étaient débordés, que les enquêteurs manquaient de moyens, que les associations compensaient chaque jour les défaillances des pouvoirs publics. Ils savaient que les victimes renonçaient à porter plainte ou abandonnaient en cours de route. Ils savaient que les enfants n'étaient pas suffisamment écoutés et protégés. Ils savaient.
Ils savaient pertinemment qu’il était possible de faire une loi-cadre intégrale puisque l’Espagne a entamé ce chemin depuis 2004. Juste 22 ans de perdus.
Et pourtant, ils ont attendu. Ils ont reporté. Ils ont temporisé. Ils ont économisé. Ils ont sans cesse revu nos revendications à la baisse. Ils ont crée puis ont laissé mourir la CIIVISE alors même qu'elle avait formulé les recommandations qui inspirent aujourd'hui notre loi intégrale.
Ils ont même eu l’idée de confier le travail précieux réalisé par les associations féministes, le 39 19, au bon vouloir du marché. La concurrence libre et non faussée. Heureusement, nous les avons arrêtés. Pendant qu'ils détournaient le regard, des femmes étaient violées. Pendant qu'ils détournaient le regard, des enfants étaient agressés. Pendant qu'ils détournaient le regard, certaines mourraient.
On nous répond souvent que la justice est débordée. Que les magistrats font ce qu'ils peuvent. Que les policiers font ce qu'ils peuvent. Que les éducateurs font ce qu'ils peuvent. Que les associations font ce qu'elles peuvent.
C'est vrai. Et c'est précisément pour cela que nous sommes ici. Car la question n'est pas de savoir si les professionnels font leur travail. La question est de savoir qui décide des moyens qu'on leur donne. des règlements qui cadre leurs actions.
Qui décide des budgets ? Qui décide du nombre de magistrats ? Qui décide du nombre d'enquêteurs spécialisés ? Qui décide des moyens de la protection de l'enfance ? Qui décide des moyens des associations ? Qui décide que les violences sexuelles peuvent attendre ? Qui donne en fait la véritable impulsion ?
La réponse est simple : le gouvernement.
Depuis des années, il choisit de ne pas investir à la hauteur de cette urgence. Il préfère les annonces aux réformes, les hommages aux politiques publiques, les discours aux budgets.
En refusant d’agir, l’Etat protège les criminels. En cultivant l’impunité, il favorise le passage à l’acte. Et désormais, il devra rendre des comptes.
Nous proposons une loi intégrale.
Alors, que demandons-nous ?
Une loi intégrale. Un budget intégral.
Nous ne demandons pas une loi de plus. Nous demandons que la France se dote enfin d'une véritable politique publique de lutte contre les violences sexuelles, ambitieuse, cohérente et dotée des moyens nécessaires.
Parce que face à un problème qui détruit des millions de vies, nous refusons les demi-réponses, les effets d'annonce et les mesures dispersées.
Une loi intégrale refuse les fausses alternatives. Elle refuse de choisir entre protéger les femmes ou protéger les enfants, entre la prévention ou la justice, entre les droits des victimes et les libertés fondamentales. Les victimes, elles, ne vivent jamais les violences séparément. Elles vivent une réalité, et cette réalité exige une réponse globale.
Notre première bataille est celle de la prévention. Nous le répétons depuis le premier jour : la plus grande victoire contre les violences sexuelles ne sera jamais une condamnation. La plus grande victoire sera qu'il n'y ait pas eu de viol. Qu'aucune femme n'ait été agressée. Qu'aucun enfant n'ait été détruit. Prévenir, c'est éduquer, former, détecter les situations de danger, protéger avant qu'il ne soit trop tard et donner enfin toute sa place à l'éducation à la vie affective et sexuelle.
Mais lorsqu'une personne révèle des violences, la solidarité nationale doit être immédiatement à ses côtés. Elle doit protéger, mettre à l'abri, accompagner, croire et sécuriser, sans demander à la victime de prouver qu'elle mérite d'être aidée et sans l'exposer à de nouvelles violences institutionnelles. C'est aussi pour cela que nous demandons une réforme profonde de l'Aide sociale à l'enfance.
Puis vient la justice. Un big bang judiciaire pour une justice spécialisée, composée de professionnels volontaires et formés, capable d'enquêter sérieusement, de recueillir la parole des victimes avec dignité, de juger les auteurs dans des délais raisonnables et de prévenir la récidive. Une justice qui cesse de victimiser une seconde fois celles et ceux qu'elle est censée protéger.
Mais la reconstruction ne s'arrête pas au tribunal. Les violences sexuelles laissent des conséquences physiques, psychologiques, sociales et économiques qui peuvent durer toute une vie. Une loi intégrale garantit donc un accès effectif aux soins, un accompagnement psychologique, social et juridique, une véritable réparation et un droit à la reconstruction.
Enfin, une politique publique n'existe que si elle est financée. Une loi sans budget n'est qu'une promesse. C'est pourquoi nous demandons un budget intégral.
Et parce qu'une victime n'est jamais seulement une femme ou seulement un enfant, cette loi protège toutes les réalités. Parce que les violences ont lieu dans tous les milieux. Une femme peut être étrangère, en situation de handicap ou sportive valide de haut niveau, ultramarine, précaire, dirigeante d’entreprise, sans papiers, vivre dans un quartier populaire ou dans un milieu très favorisé.
Elle peut être lesbienne, bisexuelle ou trans. La victime peut aussi être un homme cis ou trans, gay ou non. Elle peut être une adolescente, un petit garçon, une personne prostituée, une travailleuse à domicile, une femme victime de violences obstétricales ou gynécologiques. Les violences sexuelles traversent toute la société, mais elles frappent plus durement celles et ceux que les autres rapports de domination rendent déjà plus vulnérables.
Voilà ce qu'est une loi intégrale. Une loi qui ne hiérarchise pas les victimes mais les protège toutes. Une loi qui n'oppose pas les combats mais les relie. Une loi qui agit avant les violences pour les empêcher, pendant les violences pour protéger les victimes, et après les violences pour réparer et reconstruire. Une loi qui ne prétend pas être parfaite, mais qui peut enfin être efficace.
Parce qu'au fond, c'est bien cela que nous demandons : une loi qui sauve des vies.
Nous avons gagné la bataille du récit contre l'extrême droite.
S'il fallait retenir une seule victoire de ce mois de mobilisation, en plus d’avoir arraché l’inscription de la loi intégrale à l’agenda parlementaire, ce serait peut-être celle-ci. Bien sûr, nous voulons une loi intégrale. Bien sûr, nous voulons un budget intégral. Mais avant même de gagner cette bataille, nous avons déjà remporté quelque chose d'essentiel : nous avons démontré que le mouvement féministe autonome sait et peut s’organiser pour défendre et porter des revendications ambitieuses pour améliorer la vie des enfants et des femmes.
Il y a un mois, après le meurtre de Lyhanna, beaucoup pensaient que le débat public allait, une fois de plus, être confisqué par l’extrême droite. Que cette place serait occupée par celles et ceux qui exploitent chaque drame pour réclamer toujours plus de haine, toujours plus de boucs émissaires, toujours plus de violence toujours moins de démocratie, toujours moins d’Etat de droit. Nous connaissons leurs solutions : la peine de mort, la castration chimique, la perpétuité réelle, la désignation des étrangers comme responsables de tous les maux. Ces réponses donnent l'illusion d'agir, mais attisent la haine, préservent les dominants, et ne protègent ni les enfants, ni les femmes. Elles ne préviennent ni les viols, ni les féminicides. Elles transforment simplement la souffrance des victimes en carburant politique.
Murielle Guilbert - Solidaires :
Nous avons refusé de leur laisser ce terrain.Nous avons empêché que Lyhanna devienne un meeting de l'extrême droite. Nous avons repris une à une les propositions élaborées depuis des décennies par les associations de terrain, les professionnelles, les survivantes, les chercheuses. Nous nous sommes rassemblées. Nous avons confronté nos expériences, accepté nos désaccords, construit des compromis et fait émerger un projet commun.
Et c'est cela, notre victoire. Nous avons montré que rien n’est jamais joué. Cette méthode, il faudra la garder. Car les prochains mois seront décisifs. Nous devrons continuer à convaincre, à rassembler et à construire.
Chaque fois que le féminisme se nourrit d’autres luttes, il ne se divise pas, il grandit. Il grandit lorsqu'il inclut les femmes en situation de handicap qui rappellent combien l'accès à la justice reste semé d'obstacles. Il grandit lorsqu'il inclut les femmes étrangères qui refusent d'avoir à choisir entre leur sécurité et leur droit au séjour. Il grandit lorsqu'il inclut les enfantistes qui nous rappellent que les violences commencent souvent dès qu’on ne traite pas un enfant comme une personne. Il grandit lorsqu'il inclut les associations LGBTQIA+, des syndicats, les associations antiracistes, il grandit quand il rallie l’écologie.
Cette coalition est une promesse. La promesse que nous continuerons à avancer ensemble, féministes et enfantistes, parce que c'est ensemble que nous sommes les plus fortes.