Le Frond Populaire : quand les femmes votèrent dans les usines !

LE FRONT POPULAIRE : QUAND LES FEMMES VOTÈRENT DANS LES USINES !

Femmes syndicalistes, racontons-nous !
Une série sur la démasculinisation de l’histoire réalisée par Anouck de Sud Culture, membre du collectif Rue de la Commune, qui associe histoire et mémoire sociale.

La période dite du Front populaire n’appartient pas à l’imaginaire féministe. Bien au contraire. Nombreux sont les articles et livres qui pointent la désillusion que fut la période pour les femmes, comme pour les sociétés colonisées. Alors que le mouvement suffragiste bat son plein, le gouvernement du Front populaire ne remet pas sur la table le droit de vote des femmes. Le mouvement syndical se tient aussi à distance de la revendication. Dans la même logique, l’égalité des droits ne sera pas accordée dans les colonies.

Cependant, il ne faudrait pas faire comme si l’histoire entière se racontait à partir de 1944 et du droit de vote comme si avant, les femmes n’avaient pas vraiment existé ou n’avaient existé qu’en vue de ce moment… Nombreuses furent les militantes syndicales qui prirent leurs places dans les années 30, faisant de 36 un moment important de l’engagement féminin dans le syndicalisme.

Des femmes au gouvernement

Un des faits majeurs de la période est l’entrée au gouvernement du Front populaire de Léon Blum de trois femmes en tant que sous-secrétaire d’État : Irène Joliot-Curie, Cécile Brunschwig et Suzanne Lacore.

Suzanne Lacore, militante de la SFIO, comme sous-secrétaire d’État chargée de la Protection de l’enfance ; Cécile Brunschwig, militante du parti radical comme sous-secrétaire d’État à l’Éducation nationale. Quant à Irène Joliot-Curie, proche du Parti communiste, elle fut brièvement sous-secrétaire d’État à la recherche scientifique. Elle accepte cette nomination à la fois pour la cause des femmes et celle de la recherche scientifique. Elle exige qu’aucun écrit ne soit demandé à son mari l’autorisant à être ministre. Quatre-vingt‑dix ans après, l’avancée a de quoi faire pâlir…

Mais il y a un intérêt à la replacer dans son contexte, celui d’une période où les femmes sont sur tous les fronts pour obtenir de nombreux droits. Ainsi, ces trois nominations s’inscrivent dans un mouvement plus de terrain d’entrée des femmes dans les conseils municipaux à partir de 1935. Entrées remises en cause par l’État. Mais la pression est là !

Des grèves très féminines

Car un autre fait majeur et inédit fut l’importante présence des femmes pendant les grèves de juin 1936, et ce, jusqu’en 1938. Difficile de ne pas s’attarder sur ces ouvrières occupant leurs usines dans tout le pays. Ce sont les biscuitières de La Courneuve, les Midinettes des ateliers de couture parisiens, les ouvrières des ateliers de sellerie de Javel, les ouvrières de la peausserie Robergel de Montreuil… et des centaines de milliers d’autres femmes, qui participent elles aussi aux occupations et aux grèves dans les usines.

À ces grévistes s’ajoutent celles qui apportent leur aide à leurs compagnons. La présence féminine est suffisamment remarquable pour que certaines usines l’interdisent lors des nuits d’occupation. On a peur de ce qui pourrait se passer… Si des images de bal nous sont parvenues, l’occupation est aussi politique.

De Suzanne Masson, dessinatrice industrielle dans l’usine Rateau à La Courneuve et syndicaliste CGT, on rapporte ces paroles : « J’avais pris la responsabilité de la surveillance et de la police de l’usine Rateau ».

Il ne faudrait pas minimiser la visibilité que s’octroient ces ouvrières. La crise de 1929 a été un coup dur pour les femmes. Elle sert d’argument aux politiques natalistes. Certains discours pointent une responsabilité des femmes dans le chômage et il est rappelé que leur rôle est celui d’une mère à la maison. Du côté du syndicalisme, les camarades masculins restent peu au fait de la situation des femmes et le discours pointe souvent le salaire féminin comme un salaire d’appoint. Alors que les femmes travaillent massivement, la question du travail des femmes n’est pas une affaire complètement réglée.

Le droit de vote dans les usines

Cependant, en tant que syndicaliste, peut-être est-il temps de revaloriser un autre vote. Les accords Matignon du 8 juin 1936 stipulent dans l’article 5 qui institue les élections des délégués ouvriers :

« Seront électeurs tous les ouvriers et ouvrières âgés de 18 ans […] Seront éligibles les électeurs définis ci-dessus, de nationalité française, âgés d’au moins 25 ans. »

Derrière ces deux phrases, une petite révolution a lieu : les femmes deviennent électrices et éligibles tout autant que les hommes. À moins de penser que les instances représentatives du personnel n’ont pas d’importance, cet accès à la démocratie sociale doit être perçu comme une vraie conquête sociale. L’instauration de ces délégué·es sera centrale dans le fonctionnement des entreprises et le rapport de force entre patron et ouvrier.

Et les femmes occupèrent des postes de déléguées et des responsabilités grandissantes dans la CGT unie. Plusieurs cadres féminines jouent des rôles importants durant les années 30 et pendant la guerre. C’est Martha Desrumeaux, ouvrière dans le Nord, Suzanne Masson, technicienne dans la métallurgie à La Courneuve, Antoinette Gilles, travaillant aux Halles à Paris, Thérèse Pontanier, Jeanne Chevenard…

Ces femmes n’apparaissent pas avec le Front populaire et ne disparaîtront pas avec lui d’ailleurs. Surtout que les négociations collectives s’avèrent mauvaises pour les femmes qui voient l’écart des salaires hommes/femmes s’agrandir. Certaines sont issues de la CGT-U, d’autres de la CGT, réformistes, et portent des positions parfois différentes, y compris sur le rôle des femmes dans la société. Mais elles sont collectivement actrices de l’émancipation féminine et ouvrière. Ainsi, Martha Desrumeaux est présente lors de la négociation des accords de Matignon du 7 juin.

Ce droit de vote s’accompagne aussi d’une activité syndicale de ces femmes. Suzanne Masson dirige la section de Rateau dans les mois qui suivent. Mêlant à son engagement syndical un engagement politique, elle est reléguée aux archives de l’usine. Le 30 novembre 1938, la CGT appelle à la grève contre la remise en cause des 40 heures. Suzanne Masson fait partie des 100 000 licencié·es, dont 350 à Rateau. Sur l’usine, elle est la seule à ne pas être réembauchée. Elle est alors embauchée par la CGT métallo pour développer le centre de formation (qui porte aujourd’hui son nom).

Cette répression, qui toucha des milliers de femmes, est la preuve de la peur que ces nouvelles pétroleuses inspirent. Leur route ne s’arrêtera d’ailleurs pas si vite. La mémoire d’une partie de ces femmes disparut lors de la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs, dont Suzanne, moururent en résistance. Nul doute que cet engagement était pour elle la suite logique de l’engagement syndical. Ceux qui voient en l’antifascisme une activité masculine feraient bien de s’en souvenir.