Tout d’abord un grand merci aux camarades qui organisent ces intersyndicales femmes. C’était encore une fois une grande réussite avec des sujets qui vont nous amener à enrichir notre militantisme au quotidien. Et merci aux camarades du CEFI, qui nous permettent d’intégrer pleinement ces moments dans la formation syndicale.
Vous trouverez ci-dessous un retour sur deux ateliers par deux correspondantes/camarades. On ne racontera pas l’ensemble des interventions, il y aura pour ça un podcast et les actes des intersyndicales. Et les deux autres ateliers dans un prochain numéro.
Démasculiniser l’histoire : Rendre visibles les femmes et leur place dans cette histoire
Les intervenantes étaient :
1 - Ludivine Bantigny - historienne
2 - Julie Verlaine - historienne d’histoire sociale, pour un musée des féminismes « l’Afémuse »
3 - Sylvia Serbin - historienne spécialisée sur l’invisibilisation des femmes africaines, autrice de « Reines d’Afrique et héroïnes de la diaspora noire »
Ludivine Bantigny nous a proposé de voir comment on peut démasculiniser l’histoire, « nous ne sommes rien, soyons toutes ». Pour cela, elle a remonté le cours de notre histoire pour voir comment on pouvait avancer et les impacts de cette masculinisation de l’histoire.
La pionnière dans ce travail est Michelle Perrot, historienne, qui a dit « il en est du féminisme comme de l’astronomie, grâce aux nouvelles techniques on découvre sans cesse de nouvelles étoiles ».
En 1789, les femmes disaient « les droits de l’homme sont aussi les nôtres », la citoyenneté ne passait pas forcément par le vote mais par faire partie de la vie politique de la cité et le droit de s’armer. Dans la journée du 5 octobre, ce sont les femmes qui vont chercher la famille royale. Mais il fallait s’opposer à des personnages comme Marat qui disait que les femmes et les enfants ne doivent prendre aucune part aux affaires parce que représentés par le chef de famille, ou encore Condorcet, le seul des Lumières à avoir revendiqué le vote des femmes mais parce que douces et gentilles. Au passage, il a effacé l’apport de sa femme Sophie de Condorcet qui défendait l’égalité pour cause d’universalisme et de matérialisme. Il y a la référence à Olympe de Gouges mais qui a invisibilisé beaucoup de femmes qui ont lutté d’un point de vue matérialiste. Elle avait plein de contradictions, notamment elle était monarchiste jusqu’en 1792. On assiste à la mise en avant de pionnières pour effacer les femmes qui ont lutté armées. On a aussi à cette époque des révoltes à Haïti et Saint-Domingue, déjà peu évoquées, mais où les femmes ont été très présentes.
En 1830, L’Echo de la Fabrique est la première revue entièrement écrite par les ouvriers·ères avec une mise en avant de militantes féministes et de luttes de femmes.
Après la révolution de 1848 où les femmes ont pris massivement leur part sur notamment la question de la place des femmes dans la société, Proudhon s’en prend violemment à elles, considérant qu’elles n’ont pas à faire de la politique : « le socialisme est venu pour réhabiliter le ménage, sanctuaire de la famille, symbole de l’union matrimoniale ». Ou encore « les femmes qui chantent pour leur coq ».
La place des femmes sous la Commune de Paris a été longuement évoquée avec cette logique d’auto-organisation. Je ne développe pas ici et renvoie aux articles qu’on a pu écrire dans le bulletin sur les Pétroleuses, Nathalie Le Mel, Elisabeth Dmitrieff... Il faut noter qu’aux États-Unis à la même période, Sojourner Truth revendique les droits des femmes après l’abolition de l’esclavage.
Dans les années 20, ce qui est prégnant c’est l’autonomie des luttes ouvrières de femmes et de leur auto-organisation. Ludivine Bantigny est aussi beaucoup revenue sur la place des femmes dans la Résistance, là je vous renvoie au spectacle « nous avions en commun la Résistance » chroniqué dans le bulletin précédent.
En accélérant, elle nous a aussi présenté le poids de l’intersectionnalité sur la place des femmes dans l’histoire : le 17/10/1961, les femmes étaient présentes dans la manifestation à Paris et surtout dès le lendemain massivement dans la rue pour demander la libération des militant·es emprisonné·es. On a aussi à partir des années 60 le développement du black feminism avec des militantes comme Awa Thiam qui dans les années 70 prône l’auto-organisation des femmes noires y compris contre les féministes blanches : « féministes de tous les pays qui nettoient vos chaussettes ». Avec souvent le reproche encore aujourd’hui de ne pas tenir suffisamment compte du racisme et de la colonisation.
En conclusion, des figures mises en avant qui font oublier les autres, mais il ne faut pas les mettre en concurrence, avec en plus souvent une dépolitisation de ces femmes. Il faut faire attention aux contradictions de certaines qui ont forcément des complexités aussi liées à leurs époques.
Les féministes ont aussi voulu faire l’histoire, se la réapproprier. Et donc beaucoup de féministes ont vu la régression de leurs droits à travers l’histoire. On le constate encore dans les manuels scolaires avec l’effet Matilda : le déni, la spoliation ou la minimisation récurrente et systémique de la contribution des femmes à la recherche scientifique, dont le travail est souvent attribué à leurs collègues masculins.
Julie Verlaine nous a ensuite présenté le projet de musée du féminisme l’AFéMuse à Angers. Il y a une lacune : pas de musée de l’histoire des femmes ni de l’histoire par les femmes. On a besoin d’un nouveau narratif. C’est important d’utiliser une institution reconnue comme le musée pour faire avancer le message et l’inscrire dans une vision et un réseau international. Au départ du projet, il y a le centre d’archives féministes d’Angers de Christine Bard. Les questions et thématiques seront autour de l’intersectionnalité, les féminismes et raconter une histoire inclusive.
On est obligé de faire une périodisation en débutant à partir du 19e siècle, période où on commence à se définir comme féministe.
Quel genre de musée veut-on ? Un musée d’histoire, un musée féministe comme un espace de rencontre et de dialogue au service de la société. Il y aura un musée physique à Angers mais aussi un musée mobile avec des expositions itinérantes. Ce sera également un musée en ligne https://www.afemuse.fr
L’échange s’est poursuivi sur le pourquoi nous avons besoin d’un musée, la question de la mise en valeur du matrimoine, du rôle des musées dans notre construction historique...
Et enfin elle a présenté le fond du problème qui est les fonds pour ouvrir et la publicisation. Elle a souligné l’importance de l’adhésion à l’asso par des personnes morales et des particulier·ères, pour participer ainsi au rayonnement et à l’itinérance des expositions.
Nous avons fini cette session avec Sylvia Serbin, sur l’invisibilisation des femmes africaines, avec cette phrase : « comment retrouver notre part de contribution à l’histoire ? »
Un prof à la fac lui a dit : « les femmes noires n’ont jamais joué de rôle dans l’histoire, c’est un mythe inventé ». Mais dans des archives militaires françaises, on découvre qu’une grande révolte au Sénégal a été menée par une reine. Elle est donc partie à la recherche des femmes qui ont joué un rôle dans l’histoire africaine.
Dans les ouvrages académiques, les femmes sont particulièrement absentes dans les révoltes de décolonisation. Au Sénégal, on ne trouve que des femmes blanches dites de l’histoire universaliste. Occultées dans la transmission de l’histoire, on ne retrouve des échos que dans la tradition orale. Les chercheurs les oublient. Particulièrement dans les anciennes colonies françaises dont l’éducation est souvent organisée par l’Éducation nationale française. Exception aux États-Unis avec la réappropriation de leur histoire par les noir·es. Elles ont lutté contre la domination des blancs mais aussi des hommes.
En France, les femmes noires sont oubliées de l’histoire française avec une image de posture soumise, pauvre ou stéréotypée sexuelle. Alors qu’elles ont été guerrières (les Amazones du Dahomey), reines (la reine Zinga), résistantes, commerçantes… elles pouvaient prendre des initiatives et n’étaient pas déterminées par leur genre mais par leur apport à la société.
L’imagerie coloniale et le mythe de la découverte ont fini par faire croire qu’en Afrique les femmes de pouvoir n’existent pas. Victimes de l’esclavage, elles se sont battues pour maintenir une mémoire et une histoire.
Ce pouvoir des femmes a été réprimé et effacé avec la montée des religions monothéistes, et la colonisation avec son pouvoir patriarcal, une civilisation dite supérieure. Comme par exemple les amazones du Dahomey du 17e au 19e siècle, décimées par l’armée française, ou encore les résistantes sénégalaises contre l’esclavage arabe.
Dans l’échange qui a suivi, beaucoup de questions et précisions historiques, mais aussi le constat de notre manque de connaissance. Et donc de la nécessité d’avoir un musée !!!!
Femmes et migrations : des parcours de combattantes
Les intervenantes étaient :
1 — Catherine de Wihtol de Wenden — Docteure en science politique, spécialiste dans la question des migrations et directrice de recherche émérite au CNRS
2— Héma Sibi — Directrice générale de l’association «CAP International» et porte-parole du Mouvement du Nid, elle est spécialisée dans les questions relatives à la prostitution et la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle.
3 — Anita Ahebwa et Damari Atwiine — représentantes de l’association «Les lesbiennes dépassent les frontières» par la transmission de leurs vécus passés, actuels et futurs.
4 — Ferten Djenboudi Juriste en droit international, responsable du Bureau régional de ressources juridiques internationales (BRRJI) au Centre d’information sur les droits des femmes (CIDF) Phocéen et a présenté l’association ESPACE (Espace de Soutien aux Professionnels de l’Accueil et du Conseil aux Étrangers)
La docteure Catherine de Wihtol de Wenden a mis en avant les facteurs géopolitiques internationaux par rapport à la migration des femmes. Un des faits concernant la migration des femmes est la sélection de stéréotypes en fonction des besoins des pays. Plus le pays a une économie tournée vers le tourisme et/ou la prise en charge des personnes âgées, plus le besoin de ressources féminines est important ; de plus, cela dépend de la construction du lien entre les pays. Mais aussi, il y a le fait des migrations climatiques et/ou environnementales (catastrophes naturelles ou guerres).
De plus, elle met en avant la violence et les pressions des différents « cartels » sur les migrantes pour les exploiter. Et ainsi, elle retranscrit des tentatives de traversées de la Méditerranée, menant ces femmes dans un système d’exploitation dont la prostitution. Ces récits ont posé la sensibilité du sujet et l’ambiance dans l’assemblée dans un premier temps. Elle fut remerciée de son intervention par de chaleureux applaudissements.
Héma Sibi présente « CAP International ». Il s’agit d’une coalition d’organisations de terrain et de survivantes de la prostitution, unies par un objectif commun : l’abolition du système prostitutionnel. La coalition regroupe 37 organisations et est implantée dans 29 pays. De plus, elle est venue en aide à environ 22 000 victimes de la prostitution et de l’exploitation sexuelle.
Héma Sibi nous décrit les racines politiques, économiques et sociales de l’exploitation sexuelle et du système prostitutionnel. Nous rappelant que les exploitées de ce système sont à 96 % des femmes d’après l’ONU. Les circuits géographiques sont en lien avec la colonisation. Les victimes de violences multiplient par 2 le risque de rentrer dans la prostitution. Elle nous a dépeint le système de dressage des victimes par les maisons de torture. L’escalade continue sur la représentation que les guerres profitent au système prostitutionnel, par exemple avec une augmentation de 600 % dans la recherche d’« escort » et dans les moteurs de recherche pornographique demandant des femmes ukrainiennes. Le récit a continué sur l’observation des pays ayant dépénalisé le travail du sexe (tels que l’Allemagne ou les Pays-Bas) et l’effroi déshumanisant et marchandisant des « méga-bordels » comme à Stuttgart.
Pour la France, malgré la loi de 2016 permettant de constater une diminution de la demande, il est observé que sur les 10 000 clients arrêtés, 70 % des hommes étaient mariés et 60 % étaient pères ; il n’y avait donc pas de misère sexuelle. La France manque de moyens financiers dans son devoir de protection. Héma Sibi conclut par « Plus jamais vendue, plus jamais achetée ! »
Tous.tes les camarades ont fait une ovation avec une immense émotion. Cette présentation institutionnelle a été intense pour beaucoup de participant·es, ce qui nécessita une petite pause avant l’écoute des prochains témoignages.
La partie plus exclusive concerne le vécu d’Anita et Damari, les représentantes de l’association « Les lesbiennes dépassent les frontières », assistées de bénévoles pour la traduction de l’anglais vers le français.
Anita énonce l’accumulation des démarches administratives en tant que lesbienne, car cela fait partie d’elle et de son identité. La reconnaissance de cette identité peut la protéger pour ne pas repartir. Mais être dans l’obligation de devoir prouver qui on est et expliquer ses choix intimes n’est pas facile face à l’administration. Car il y a toujours une suspicion, au risque de ne pas être suffisamment convaincante face à l’autorité. Ce qui s’est produit avec l’OFPRA.
Par conséquent, elle entame de nouvelles démarches avec la CNDA. Cette situation est pleine d’insécurité financière et de difficulté de visibilité pour se projeter dans un avenir. Anita conclut que « ces vulnérabilités ne sont pas des faiblesses, car nous devons continuer de résister ». La transmission des émotions d’Anita a été saisie par nombreux·ses d’entre nous. Et elle fut chaleureusement remerciée par un soutien d’applaudissements.
Ce fut au tour de sa camarade Damari de prendre la parole. Elle a mis en avant l’importance du soutien de l’association dans leur quotidien. Grâce à l’association, elle raconte avoir regagné une confiance en soi, avoir une reconnaissance et surtout être dans un lieu accueillant et sécurisant. Cela permet d’échanger leur savoir-faire et d'être présentes les unes pour les autres dans chaque démarche afin de valoriser tout élan positif et de se rassurer collectivement. Elle met en avant l’importance des réunions qui permettent de libérer la parole sur les discriminations et violences subies, ce qui leur permet d’aller de l’avant.
Ces deux témoignages ont été conclus par l’auditorium debout en toute sororité par le slogan : « So, So, Solidarité avec les femmes du monde entier ».
Dernière intervention par Ferten Djenboudi afin de donner les leviers juridiques pour se défendre contre ce mur administratif pour toutes les femmes, étrangères et travailleuses. « Car le droit n’est pas sur un totem ! ». Elle donne comme conseil de toujours élargir la situation globale pour donner le plus de chance d’obtenir gain de cause et d’ouvrir un maximum le champ des possibles.
Un certain nombre de slides sur la technicité administrative a été exposé, mettant en avant l’employabilité « Kleenex » avec les listings de métiers par région qui sont totalement aléatoires et réévalués tous les ans.
Un passage sur la circulaire [préciser laquelle si nécessaire].
Mais le principal de son intervention concerne l’importance de l’association « ESPACE » https://espace.asso.fr/lassociation/ afin d’accompagner et de donner les clés des démarches juridiques aux usagers·ères face au déséquilibre avec les préfectures.
Enfin, cette session se conclua par quelques questions qui, généralement, s’orientaient sur : « comment nous, qui sommes présent·es aujourd’hui, pouvons-nous aider ? ». Réponse donnée : « Parlez de nous, afin que nous soyons plus connus et accessibles à tous·tes ».